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"L'homme a fait les mots comme il a fait les ponts : pour enjamber. Comme il s'enchante des ponts, il s'enchante des mots, ouvrages d'art, mais beaucoup moins sûrs..."

Cette phrase magnifique de Roger Munier, qu'on peut découvrir dans "la Nouvelle Revue française" (n° 504, janvier 1995), peut être ici mise en exergue et  résumer l'esprit dans lequel ce blog a été créé, il y a déjà plusieurs mois.
Puissent les mots que j'y emploie, avec maladresse parfois, mais en tous cas avec l'envie de faire partager passions et émotions, convictions et découvertes, humaines, littéraires, philosophiques, historiques, et caetera... être sinon des ponts, du moins de ces passerelles de cordes et de planches, comme on en voit en montagne, qui semblent avoir été  lancées d'un bord à l'autre du torrent, tanguant au dessus du vide sous les pas du marcheur hésitant, mais qui font accéder à d'autres horizons, à d'autres paysages.
Alors, la création de vialattenblog n'aura pas été vaine...

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Découvrez ma "blogosphère", espace de réflexion , de commentaires et d'analyse, qui n'a d'autre ambition que d'exprimer avec spontanéité et franchise des idées personnelles sur l'actualité internationale, sur la vie culturelle et sur les questions de société qui font débat .
Lundi 9 mars 2009
Les semaines passent, offrant un peu de recul à l'observateur politique des évènements qui ont perturbé la vie des Antilles.


Une fois encore, il est stupéfiant de constater combien la médiatisation dans l'instant, sans recul, d'une chaîne de faits constitutifs d'une réalité conflictuelle, inhérente à des relations sociales tendues, a pu empoisonner la résolution d'une négociation sociale et emporter des effets politiques disproportionnés.

Dans cette affaire, Yves Jégo n'a jamais failli à sa mission : il fut, empruntant à la méthode Sarkozy, sur place, dès que la négociation préfectorale montra ses limites, puisque le préfet en place en Guadeloupe depuis quelques semaines s'est avéré dans l'incapacité de résoudre par la négociation le conflit, après 10 jours de grève...

Le Secrétaire d'Etat prit le relais et pilota avec une efficacité réelle les négociations, au point d'aboutir à un projet d'accord dont le Premier ministre jugea souhaitable de vérifier les termes, ce qui semble parfaitement légitime.

Bien sûr, la gestion médiatique du retour très provisoire d'un Secrétaire d'Etat qui avait pris l'engagement de rester dans l'île jusqu'à la résolution du conflit  fut-elle notoirement insuffisante, donnant le sentiment d'une "fuite à Varenne" là où il s'agissait en réalité d'une obéissance aux règles hiérarchiques propres à tout Gouvernement.

Mais, les arbitrages rendus par François Fillon, puis ceux rendus par le Président de la République, d'évidence, ne firent que confirmer et valider ceux rendus localement, pendant la négociation, par le Secrétaire d'Etat Yves Jégo.

Oui, l'Etat a bien accepté de définir des contreparties mesurées et compatibles avec les exigneces de préservation de la paix sociale aux Antilles aux efforts financiers que le patronat guadeloupéen accepterait de consentir au niveau salarial.

L'accord que le préfet de Guadeloupe a fini par obtenir des partenaires sociaux et dont il s'attribue la paternité avec opportunité...n'est rien d'autre que celui qu'Yves Jégo, avec 15 jours d'avance, avait réussi à négocier, jusqu'à ce que des éléments du patronat insulaire viennent alerter directement la présidente du MEDEF avec un objectif de dramatisation évident, laquelle alerta l'Elysée sur un comportement, prétendument jugé excessif à l'égard des chefs d'entreprise guadeloupéens, du Secrétaire d'Etat.

C'est d'ailleurs pourquoi, désormais contredite par l'ensemble des autorités de l'Etat, Laurence Parisot, radicalisant son discours, déclare au journal "Le Parisien" de ce jour qu'elle "
ne s’explique pas la façon dont l’Etat a agi. (...) Je considère donc que l’Etat n’a pas joué son rôle d’arbitre dans ce qui était à l’origine un conflit du travail", mettant dans le même sac les différents acteurs de haut niveau gouvernemental ayant eu à examiner le dossier ces dernières semaines, qu'il s'agisse du préfet, des médiateurs sociaux dépêchés par le Premier ministre, du Secrétaire d'Etat, du Premier ministre, voire du président de la République.

Cette interview confirme que la vision du conflit qui fut celle d'Yves Jégo dès son arrivée en Guadeloupe était la bonne : il deveint essentiel de dépasser
l'archaïsme des rapports sociaux qui met aux prises en Guadeloupe un patronat local à majorité blanche, encore trop marqué par les réflexes inhérents aux dirigeants d'une économie de comptoir, habitués aux situations monopolistiques, avec une représentation syndicale à majorité noire, imprégnée d'une culture des relations sociales fondée sur le rapport de forces et l'évocation compréhensible mais  "éruptive" pour leurs interlocuteurs de l'histoire des rapports sociaux aux Antilles, issue de la période de l'esclavage.

Non seulement Yves Jégo apparaît comme l'homme qui avait vu juste à temps, mais désormais comme un interlocteur relégitimé par les dernières étapes du conflit guadeloupéen.











Par Michel Bertrand Vialatte - Publié dans : vialattenblog
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Vendredi 6 mars 2009

Jorge Luis BORGES est un maître, un géant de la littérature dont on ne relit jamais assez l'oeuvre.

J'y puise cette citation, si fréquemment vérifiée dans une vie d'homme, et dans la mienne en particulier :


                          "Chaque soir est un port."

- Publié dans : "Le puits des citations"
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Vendredi 6 mars 2009

Mes lecteurs voudront-ils excuser ce collapsus internautique qui m'a conduit à devenir silencieux, depuis la fin de l'été dernier, sur ce blog ? Sûrement, tant le dillétantisme dans la gestion de ce site personnel et le caractère souvent primesautier, futile de mes articles ne me permettent pas évidemment de prétendre à marquer l'actualité ou la réflexion collective...

Les contraintes d'une vie professionnelle intense m'ont éloigné quelques temps du clavier de mon ordinateur. Le moment est venu de renouer avec ce désir qui m'a toujours habité d'écrire mes émotions, mes sensations, mes humeurs, mes réactions. Dans le foisonnement de l'information et du commentaire, il est vain sans doute de chercher à exister par ses analyses et ses chroniques, hormis vis-à-vis de proches et d'amis acceptant de consacrer un peu de leur temps à vous lire avec complaisance. Mais il est pour certains nécessaire d'écrire comme pour d'autres de peindre, de photographier, de composer, de chanter. Je suis de ceux-là...

A bientôt...

- Publié dans : vialattenblog
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Vendredi 8 août 2008
Partir 3 semaines, quitter la vie urbaine, rompre avec le rythme parisien et les voyages professionnels, rompre aussi avec le tempo de l'actualité nationale et internationale qui bat en vous comme un métronome : une fois encore, je me suis prêté à l'exercice depuis le 14 juillet.

Vraie rupture, vécue dans des villages corses éloignés de ces pulsations angoissantes qui résonnent dans les cages thoraciques des passants, sur les quais de métro. Vraie rupture, vécue ensuite dans un village d'Alsace, chez les miens.

Me voici de retour sur ce site, nourri notamment de belles lectures dont j'espère  faire partager bientôt le goût que j'ai pour elles...

Ainsi allons-nous à nouveau,
reprenant ici la phrase de Roger Munier mise en exergue de ce blog : "Refaire les mots comme il (l'homme) a fait les ponts : pour enjamber".

"Comme il s'enchante des ponts, il s'enchante des mots, ouvrages d'art, mais beaucoup moins sûrs...
" ajoutait-il aussitôt...

Le petit pont gênois ci-dessous, photographié le 16 juillet entre Corte et Aléria m'y fit penser...



À très bientôt.
Par Michel Bertrand Vialatte - Publié dans : Carnets
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Vendredi 4 juillet 2008
Ingrid BÉTANCOUR est libre, pour le plus grand bonheur d'une grande partie de l'humanité, qui a vécu intensément cet épilogue et versé des larmes de joie en découvrant les premières images de cette libération.

Tous, nous avons été saisi d'admiration devant la force de caractère de cette femme qui a su, durant 6 années de détention effroyable, résister à ses géoliers et garder en elle-même une réserve permanente de forces intérieures de résistance à l'oppression, même dans les moments de profond abattement, sans doute.

Qui n'a pas été épaté par la maîtrise d'elle-même qui fut la sienne ces 2 derniers jours; qui n'a pas été enthousiasmé par le charisme puissant qu'irradie cette femme exceptionnelle, par la pondération dont elle a su faire preuve; qui, enfin, n'a pas été marqué d'emblée par la qualité d'expression, le sens de la diplomatie, l'aptitude à transmettre aux autres des valeurs dont elle a vérifié en captivité le caractère essentiel.

La lettre à ses proches, qui nous était parvenue il y a quelques mois, nous avait donné un avant-goût plus qu'émouvant de ce talent et de sa dimension intérieure.

Ingrid, franco-colombienne, femme d'État(s), n'est pas de retour sur la scène politique intenationale, qu'elle n'a en réalité jamais quitté depuis 2002.

Mais elle désormais une îcone, elle incarne, à travers ce qu'elle a enduré,  le corpus de principes et de valeurs qui sont les fondations de l'ordre international équitable et respectueux de l'Homme que nous appelons tous de nos voeux, en France bien sûr, dont elle a rappelé, dans sa lettre précitée, l'attachement qu'elle portait à ce pays et à son peuple, en Colombie et partout ailleurs.

Ingrid BÉTANCOUR, Monsieur le Président de la République, débarquera dans quelques heures sur le sol français. Vous serez là pour l'accueillir et lui dire, sans doute, combien elle a représenté aux yeux des français, de tous les français comme aux yeux du monde, un symbole de Résistance à toutes les formes de dégradation de la personne humaine contre lesquelles nous avons le devoir de lutter; un symbole aussi de la lutte contre les fléaux qui rongent les nations et viennent perturber les équilibres nationaux et internationaux.

Allez plus loin, Monsieur le Président ! La France entière vous en saurait gré, celle de gauche comme celle de droite, ceux qui vous soutiennent comme ceux qui vous dénigrent aujourd'hui : appelez-là auprès de vous, aux hautes fonctions de Ministre des affaires étrangères, là, sur le tarmac d'Orly, devant les françaises et les français.

Un même élan d'émotion et de gratitude les soulèvera alors.

Et dans le monde entier, les regards, une fois encore, se tourneront vers la France, et sa nouvelle Ministre aura la voix la plus forte de la communauté internationale pour, à vos cotés, au Darfour, en Palestine et Israël, en Amérique du sud bien sûr, mais aussi à Pekin en août, donner à la diplomatie française et ce semestre européenne ce visage rayonnant, serein, juste, courageux, qui doit être le sien.

Même Bernard KOUCHNER, appelé par vous à d'autres fonctions, ne s'en offusquerait pas.

 

Par Michel VIALATTE - Publié dans : Politique internationale
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Vendredi 27 juin 2008
 Albert COSSERY est parti cette semaine, presque sans que nous nous en rendions compte (tant les médias ont été discrets sur ce décès), un peu d'ailleurs comme il était entré dans la vie littéraire francophone du XXème siècle, construisant son oeuvre avec parcimonie mais avec un immense talent, sublimé dans "Mendiants et orgueilleux"(1).
 


Le billet écrit par Georges MOUSTAKI dans "Le Monde" (2)  daté du vendredi 27 juin est émouvant, pudique, nous laissant entrevoir ses ultimes instants, après le malaise, mobilisant ses dernières forces pour tirer une couverture sur son corps décharné, dans un geste d'ultime pudeur : "(...) Comme s'il avait voulu se rendre présentable à ceux qui le découvriraient" écrit Georges MOUSTAKI.

Lui dont la voix s'était éteinte il y a quelques années à la suite d'un cancer de la gorge, s'était habitué à jouir de Paris et du cadre qui était le sien, le café de Flore et Saint-Germain-des-Prés, sans un mot, en silence.

En silence aussi, il nous a quittés, laissant des textes qui parleront longtemps pour lui...




(1) "Mendiants et orgueilleux" d'Albert COSSERY, éditions Joëlle LOSFELD/GALLIMARD http://
www.gallimard.fr/collections/losfeld.htm
(2) "Mon maître Albert" par Georges MOUSTAKI in "Le Monde" du 27 janvier 2008, supplément "Le Monde des livre" p. 2 www.lemonde.fr
- Publié dans : vialattenblog
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Vendredi 27 juin 2008
 25 juin, 19 h00 : Le distributeur de journaux gratuits est là, à l'entrée de la gare.

Il tend "Direct soir" (1) , dans la torpeur de cette soirée d'été parisienne, devant la gare de l'est. Il le tend, d'un geste las, vers chaque passant, ce quotidien exhibant à la "Une" une secrétaire d'État bien mise en plis, tailleur impeccable, avec un titre du genre : "Elle révolutionne la politique familiale". Rien de moins, peuchère !

Une femme passe à hauteur du distributeur de journaux, habillé, le pauvre bougre, aux couleurs de "Direct soir", suant sous son déguisement : il lui tend le canard, devant laquelle la dame passe, impavide, lâchant un : "la pensée unique, c'est pas pour moi !".

Un ange passa soudain dans ce hall de gare français, où, décidément, la francilienne harassée, courant vers son train de banlieue taggé, sait rester assassine, sait garder sa capacité à résister à la com de masse qui se réclame du journalisme, impunément.

Cette paupérisation volontaire du traitement de l'information, destinée à gaver une opinion quasi captive, constituée de millions d'usagers des transports, est, il est vrai, un désastre auquel les dirigeants de la presse écrite dans son ensemble feraient bien d'être attentifs : car ces feuilles de chou (2)  ne font qu'aggraver le désintérêt des gens pour la presse écrite, qui perd chaque jour des lecteurs.

(1) http:www.directsoir.directmedia.fr
(2) Les gratuits sont pour certains de meilleure qualité que "Direct soir" : "Direct matin" ou 20" offrent des contenus redactionnels beaucoup moins pauvres.
Par Michel Bertrand VIALATTE - Publié dans : Carnets
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Jeudi 19 juin 2008

Le patron est rablé, un gabarit de petit trois-quart aile; il a la mine sombre, la mine quasi complotière des méditerranéens ombrageux.

Il s'habille en noir, donnant à sa brosse poivre et sel une allure détonnante. On aime, chez lui, à s'appuyer au comptoir, à l'heure de l'apéritif, en attendant nos invités, pour recevoir de lui,  dans un tête-à-tête impénétrable pour l'oreille indiscrète qui traînerait là, un secret d'État du patron : la tendresse des viandes du jour, le Montbousquet 97 à boire à midi...

Oui, notre homme est décidément un personnage, qui sait allier dans un jeu de rôle savoureux comme ses mets l'hôteattentionné et l'impassible témoin de vos déjeuners entre amis, muet jusque sous la torture.

S'il n'était portugais, on le croirait corse. La table d'Adrien (1), qu'il a ouverte là, 9 rue Volney, dans le quartier de l'Opéra, est, dit-on,  un ancien bar à putes, dont notre homme semble un héritier : c'est à lui déjà que fut due en effet la transformation en restaurant réputé d'un ancien café fréquenté par les jolies dames de la rue de Budapest, à l'époque déjà lointaine où cette perpendiculaire de la rue Saint-Lazare, accessible par un porche fonçant sous les immeubles, était un incroyable bordel à ciel ouvert.

De tels lieux, ainsi voués à la bonne chair puis reconverti dans la bonne chère, semblent imprégnés par la quête, que dis-je, le culte du plaisir fugace : à la table d'Adrien, singulièrement, où se dégustent des foies gras épatants, des omelettes ou des brouillades aux truffes, d'exquises tartes poire-chocolat tièdes sorties du four à l'instant. 

Ce plaisir-là confine au charnel, à la caresse, au délicieux abandon à l'ivresse des sens, que les habitués du lieu précédent venaient goûter sous d'autres formes, si l'on ose dire...

Le chef, ici,  est une femme et c'est l'épouse de notre aubergiste.

À la table d'Adrien, on mange sur des nappes à carreaux rouge et blanc, d'étoffe rustique, les cravates ne résistent pas aux repas qu'on y fait, elles s'y dessèrrent, col ouvert, laissant vos hôtes offerts à un discret relâchement méridien, une sorte de négligé du midi, que l'aubergiste tente de prolonger ça et la en salle,ses magnums de cognac en mains,le rosse.

Il faut déjeuner à la table d'Adrien pendant qu'il est encore possible d'y venir sans réserver : voilà une table parisienne comme on aimerait en trouver plus souvent.


(1) la table d'Adrien", 9 rue Volney près de l'Opéra, métro Opéra. Compter entre 30 et 35 euros par convive, vin non compris 

Par Michel Bertrand VIALATTE - Publié dans : Carnets
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Vendredi 13 juin 2008
Le dernier livre, posthume, d'Isabelle ÉBERHARDT (1) est un prodigieux condensé de pensées et de sentiments admirablement exprimés, qu'elle a rédigé, après de longs moments de méditation permis par les étapes de son itinéraire vers le désert, comme si elle avait pressenti sa fin prochaine; comme si elle avait voulu laisser derrière elle la trace littéraire de son passage parmi nous et de sa force intérieure, de son mystère, de son rayonnement.

La réalité est qu'il y a des êtres comme elle qui ne perdent jamais conscience, à chaque instant de leur vie, que tout peut s'arrêter bientôt; que la mort est susceptible de survenir demain, et que, par conséquent, chaque ligne de plus rédigée sur un carnet de voyage, chaque paragraphe de plus à ajouter au futur livre, chaque élément d'une oeuvre de l'esprit quelle qu'elle soit, est une manière, non d'exorciser la perspective de sa propre disparition (encore que...), mais de laisser une empreinte, la plus formée, la plus lisible possible, la plus pérenne aussi, potentiellement.

Alors, on imagine, dans la grande solitude affective et physique qui fut probablement la sienne durant ses périples, l'intensité que dut mettre Isabelle ÉBERHARDT à rédiger, durant ses haltes, accroupie le long du mur encore tiède d'une pauvre maison de terre, sous la fraicheur vespérale offerte par une oasis de dattiers, ou dans le silence de la Zaouia de KENADSA, les lignes dont la puissance d'évocation est si forte.

La réflexion sur soi-même et sur le monde auxquelles elles invitent restent aujourd'hui intactes, par-delà les décennies, depuis plus d'un siècle, et pour longtemps encore.

Oui, Isabelle ÉBERHARDT avait la claire conscience de la fugacité de certains de nos parcours humains et du sien en particulier sans doute : certains passages, relevés au fil de la lecture de "Dans l'ombre chaude de l'Islam" (2) le confirment.

Ainsi cette phrase, page 129 : "...le contact du temps possédé est comme celui d'une main froide et pâle sur un front brûlant..."  ou cette autre, page 53 : "Je ne me suis pas composé un idéal : j'ai marché à la découverte. Je sais bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger est aussi celui de l'espérance." Ou enfin, après avoir vu la dépouille d'une jeune suicidée, évoquant son retour de voyage, qu'elle appelle "retraite" : " Après cette retraite, si je reviens vers la vie qui passe, je saurai mieux comprendre l'amour" (p.115).

Isabelle a offert à la postérité des lignes d'une grande beauté, dont l'inspiration lui a été donnée dans ce Maghreb qui fut pour elle si nourricier : "Le vent léger frissonne dans les palmes dures d'un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. - De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l'Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L'Islam naquit, comme lui, d'une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l'expression dans le domaine divin des palmes et des jets d'eau." (p. 130).

Elle les a admirés, ces arbres de haute tige, allongée sur le sol sablonneux, dans une palmeraie humide, à Taagda : "Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d'innombrables lézards d'émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les tâches de soleil, étalés sur les pierre. Pas un chant d'oiseau, pas un cri d'insecte. Quel beau silence ! Tout dort d'un lourd sommeil, et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve..." (p. 42)

IL est vraiment difficile de refermer ce petit livre.

On le quitte un peu différent, encore baigné de l'atmosphère propre à ce monde traversé avec Isabelle, de "cette impression d'immobilité des êtres et des choses que j'ai éprouvée dans toutes les vieilles cités d'Islam, et qui donne, en quelques minutes, l'illusion de leur durée, presque de leur éternité."

Cette relation à l'intemporel, si perceptible à travers les pages du livre, est sans aucun doute l'un des fils conducteurs de la quête d'Isabelle ÉBERHARDT : elle écrit, sortant d'une mosquée à l'issue de la prière du vendredi : "Il me semble que l'essence de la prière, comme du rêve, est de ne pas finir."

Le rêve d'Isabelle n'est toujours pas fini, 104 ans après sa mort.

Grâce à son oeuvre, c'est nous, désormais, qui le portons...

(1) Consulter la biographie d'isabelle Éberhardt sur l'encyclopédie Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_Eberhardt
(2) "Dans l'ombre chaude de l'Islam" d'Isabelle EBERHARDT et Victor BARRUCAND, édition de poche Babel/Actes sud, n°  226 http://actes-sud.fr
Par Michel Bertrand VIALATTE - Publié dans : Carnets
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Jeudi 12 juin 2008

Le dossier de "l'Express" consacré à Rachida DATI est affligeant, vide, d'une pauvreté intellectuelle rare.

Il est du à messieurs Jean-Marie Pontault, Gilles Gaetner et deux de leurs confrères, spécialisés dans les affaires judiciaires, journalistes d'investigation, l'élite de la presse, quoi !

Pages 36 à 48 de l'hebdomadaire daté du 5 juin au 11 juin, et à la Une !

Dossier indigent, bourré de niaiseries, d'infos éventées et rabachées, de tuyaux percés, de ragots ramassés ici et là sur le caractère et les emportements de la ministre, sur des robes YSL prétendument restituées avec mauvaise volonté au couturier (quel scandale en effet...), des propos de députés aigris sur le soit-disant mépris de la garde des sceaux pour les parlementaires, etc.

Quand on observe la campagne de promotion éhontée de ce numéro de "l'Express" effectuée dans toute la France en utilisant sournoisement l'image de Rachida DATI souriante, sur les affiches de kiosque, incontestablement plus seyante que celle du duo Gaetner /Pontault, on est stupéfait, accablé, devant un tel étalage de médiocrité journalistique.

Et l'on s'interroge : ces gens-là, si friands d'infos judiciaires, d'évidence abouchés à quelques magistrats, avocats, policiers de PJ, fourgueurs de scoops et probablement peu soucieux du respect du secret de l'instruction et de la présomption d'innocence, habitués à clouer journalistiquement au pilori des mis en examen, habitués aussi à passer ensuite sous silence ou à réduire à la portion congrue l'information sur les non-lieux dont peuvent être l'objet leurs cibles, sentent aujourd'hui qu'il faut viser Rachida DATI.

Ils l'ont prise en ligne de mire parce qu'elle a engagé le chantier présidentiel de la dépénalisation du droit des affaires, parce qu'elle a résisté au corporatisme effarant d'une grande partie de la magistrature prête à défendre contre toute évidence ses brebis galeuses, ses auteurs d'erreurs judiciaires retentissantes de type Outreau, ses juges des libertés qui relâchent sans suivi des criminels sexuels aussitôt réinvestis dans le viol et le meurtre ou encore tel procureur mis en examen pour des faits susceptibles d'avoir été commis dans l'exercice de ses fonctions mais néanmoins toujours aux manettes parquetières.

Peut-être le leur a-t-on d'ailleurs demandé, chez leurs informateurs habituels dans les professions de l'orbite punissante, qui nourrissent pour la ministre une vindicte considérable.

On comprend bien la motivation d'un dossier comme celui publié cette semaine : elle répond sans doute à la logique dite du  "prêté pour un rendu", qui est la règle entre ces "gens de bonne compagnie", je veux dire entre cette espèce-là de journalistes et les "chuchoteurs de secrets" qui les frôlent, dans les couloirs de palais de justice...

Toujours est-il qu'après cette exécution en règle, qui fait sûrement ronronner d'aise dans certaines salles d'audience, dans tels cabinets de juges d'instruction, dans tels parquets, pour le plus grand bonheur de greffières amoureuses, ébahies par les gloussements de leurs mentors, gageons qu'on redécouvrira bientôt dans les pages de "l'Express" (comme de tant d'autres publications en application des mêmes échanges de services) des compte-rendus in extenso de PV d'auditions, des morceaux entiers de procédures judiciaires, on l'imagine déjà, sur des personnalités politiques ou du monde des affaires, bref, que du croustillant, protégé bien sûr par le sacro-saint secret des sources auquel Rachida DATI entend poser quelques limites raisonnables, oh horreur, crient-ils en choeur ! 

C'est à vomir, disons-le tout net. Il nous manque un Céline pour s'adresser à ces chroniqueurs en termes choisis, dans un vocabulaire célinien, pour leur dire ce qu'il faut penser de leur petite prose, posée là sur le papier glacé, encore fumante : c'est d'ailleurs à "l'Express", en juin 1957, que Louis-Ferdinand CÉLINE avait accordé une interview restée célèbre et qui fit scandale, répondant aux journalistes (Madeleine CHAPSAL et Philippe GRUMBACH) sur un ton qu'ils ne méritaient pas à l'époque, mais qu'eurent mérité Gaetner, Pontault et consorts...

Florilège : "Votre confort intellectuel veut que vous finissiez dans la peau d'un rentier à quatre-vingt ans, retraité par l'Express." (Longue vie à messieurs Gaetner et Pontault...) ou encore : "Lâcheté, bonne vacherie humaine. Voyez le supplice de Damien, le régicide. La mathématicien La Condamine était sur l'échafaud, et pendant que le supplicié parlait, il demandait aux aides-bourreaux :  "Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il dit ?". Les aides s'agacaient : "Foutez-le à la porte, celui-là, il nous emmerde". Mais le bourreau : "Non, non, il faut le laisser, c'est un amateur." Nous avons quantités d'amateurs. Bonne histoire pour le journal  ! " conclut férocement Céline.

Il y a des journalistes d'investigation, pour ne pas dire tous, qui me font furieusement penser à La Condamine dans la scène célinienne racontée à "L'Express", accompagnée de son coup de griffe non moins célinien : "Bonne histoire pour le journal !"...

Comme Céline, mais hélas sans sa verve, j'ai suffisamment été harcelé dans une vie antérieure, notamment par des hyènes de feuilles de chou sudistes abreuvées, que dis-je, gavées de fuites, pour ne plus rien craindre de leurs vilaines morsures : on s'immunise. 

Écrire ici librement, sans redouter les représailles, est mon luxe; chacun le sien.

Rachida DATI, quant à elle, apprend au fil des semaines à construire sa carapace... Elle les a aux trousses : qu'elle tienne bon !  
Par Michel Bertrand VIALATTE - Publié dans : Actualité
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