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"L'homme a fait les mots comme il a fait les ponts : pour enjamber. Comme il s'enchante des ponts, il s'enchante des mots, ouvrages d'art, mais beaucoup moins sûrs..."

Cette phrase magnifique de Roger Munier, qu'on peut découvrir dans "la Nouvelle Revue française" (n° 504, janvier 1995), peut être ici mise en exergue et  résumer l'esprit dans lequel ce blog a été créé, il y a déjà plusieurs mois.
Puissent les mots que j'y emploie, avec maladresse parfois, mais en tous cas avec l'envie de faire partager passions et émotions, convictions et découvertes, humaines, littéraires, philosophiques, historiques, et caetera... être sinon des ponts, du moins de ces passerelles de cordes et de planches, comme on en voit en montagne, qui semblent avoir été  lancées d'un bord à l'autre du torrent, tanguant au dessus du vide sous les pas du marcheur hésitant, mais qui font accéder à d'autres horizons, à d'autres paysages.
Alors, la création de vialattenblog n'aura pas été vaine...

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Découvrez ma "blogosphère", espace de réflexion , de commentaires et d'analyse, qui n'a d'autre ambition que d'exprimer avec spontanéité et franchise des idées personnelles sur l'actualité internationale, sur la vie culturelle et sur les questions de société qui font débat .
Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /2008 12:19
Le dernier livre, posthume, d'Isabelle ÉBERHARDT (1) est un prodigieux condensé de pensées et de sentiments admirablement exprimés, qu'elle a rédigé, après de longs moments de méditation permis par les étapes de son itinéraire vers le désert, comme si elle avait pressenti sa fin prochaine; comme si elle avait voulu laisser derrière elle la trace littéraire de son passage parmi nous et de sa force intérieure, de son mystère, de son rayonnement.

La réalité est qu'il y a des êtres comme elle qui ne perdent jamais conscience, à chaque instant de leur vie, que tout peut s'arrêter bientôt; que la mort est susceptible de survenir demain, et que, par conséquent, chaque ligne de plus rédigée sur un carnet de voyage, chaque paragraphe de plus à ajouter au futur livre, chaque élément d'une oeuvre de l'esprit quelle qu'elle soit, est une manière, non d'exorciser la perspective de sa propre disparition (encore que...), mais de laisser une empreinte, la plus formée, la plus lisible possible, la plus pérenne aussi, potentiellement.

Alors, on imagine, dans la grande solitude affective et physique qui fut probablement la sienne durant ses périples, l'intensité que dut mettre Isabelle ÉBERHARDT à rédiger, durant ses haltes, accroupie le long du mur encore tiède d'une pauvre maison de terre, sous la fraicheur vespérale offerte par une oasis de dattiers, ou dans le silence de la Zaouia de KENADSA, les lignes dont la puissance d'évocation est si forte.

La réflexion sur soi-même et sur le monde auxquelles elles invitent restent aujourd'hui intactes, par-delà les décennies, depuis plus d'un siècle, et pour longtemps encore.

Oui, Isabelle ÉBERHARDT avait la claire conscience de la fugacité de certains de nos parcours humains et du sien en particulier sans doute : certains passages, relevés au fil de la lecture de "Dans l'ombre chaude de l'Islam" (2) le confirment.

Ainsi cette phrase, page 129 : "...le contact du temps possédé est comme celui d'une main froide et pâle sur un front brûlant..."  ou cette autre, page 53 : "Je ne me suis pas composé un idéal : j'ai marché à la découverte. Je sais bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger est aussi celui de l'espérance." Ou enfin, après avoir vu la dépouille d'une jeune suicidée, évoquant son retour de voyage, qu'elle appelle "retraite" : " Après cette retraite, si je reviens vers la vie qui passe, je saurai mieux comprendre l'amour" (p.115).

Isabelle a offert à la postérité des lignes d'une grande beauté, dont l'inspiration lui a été donnée dans ce Maghreb qui fut pour elle si nourricier : "Le vent léger frissonne dans les palmes dures d'un grand dattier héroïque, dressé derrière le mur comme un buisson de lances. - De tous les arbres, le dattier est celui qui ressemble le plus à une colonne de temple. Il y a de la guerre et du mysticisme, une croyance en l'Unique, une aspiration, dans cet arbre sans branches. L'Islam naquit, comme lui, d'une idée de droiture et de jaillissement dans la lumière. Il fut l'expression dans le domaine divin des palmes et des jets d'eau." (p. 130).

Elle les a admirés, ces arbres de haute tige, allongée sur le sol sablonneux, dans une palmeraie humide, à Taagda : "Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d'innombrables lézards d'émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les tâches de soleil, étalés sur les pierre. Pas un chant d'oiseau, pas un cri d'insecte. Quel beau silence ! Tout dort d'un lourd sommeil, et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve..." (p. 42)

IL est vraiment difficile de refermer ce petit livre.

On le quitte un peu différent, encore baigné de l'atmosphère propre à ce monde traversé avec Isabelle, de "cette impression d'immobilité des êtres et des choses que j'ai éprouvée dans toutes les vieilles cités d'Islam, et qui donne, en quelques minutes, l'illusion de leur durée, presque de leur éternité."

Cette relation à l'intemporel, si perceptible à travers les pages du livre, est sans aucun doute l'un des fils conducteurs de la quête d'Isabelle ÉBERHARDT : elle écrit, sortant d'une mosquée à l'issue de la prière du vendredi : "Il me semble que l'essence de la prière, comme du rêve, est de ne pas finir."

Le rêve d'Isabelle n'est toujours pas fini, 104 ans après sa mort.

Grâce à son oeuvre, c'est nous, désormais, qui le portons...

(1) Consulter la biographie d'isabelle Éberhardt sur l'encyclopédie Wikipédia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Isabelle_Eberhardt
(2) "Dans l'ombre chaude de l'Islam" d'Isabelle EBERHARDT et Victor BARRUCAND, édition de poche Babel/Actes sud, n°  226 http://actes-sud.fr
Par Michel Bertrand VIALATTE - Publié dans : Carnets
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