La République française se veut exemplaire dans le domaine des droits de l'homme et de leur respect sur l'ensemble de la planète.
Il ne se passe pas une journée sans qu'un haut responsable de l'Etat, un homme politique de gauche comme de droite, des journalistes et des intellectuels n'invoquent 1789, la Déclaration des droits de l'Homme, l'antériorité française en cette matière pour dénoncer des atteintes aux droits humains dans tel ou tel pays.
Quotidiennes sont les leçons de bonne conduite données par eux à des dirigeants étrangers jugés peu respectueux des valeurs que nous revendiquons comme étant des valeurs fondatrices de notre système républicain.
Par leurs voix, la France se trouve ainsi érigée en donneuse de leçons de démocratie comme de respect des principes sacrés qui sont inscrits dans la "Déclaration Universelle des Droits de l'Homme".
Ces éminents "docteurs ès droits de l'Homme", ces dispensateurs inlassables de leçons sont là, confortablement installés sous les ors de leurs palais nationaux, sous les sunlights de télévisions ou radios, dans le confort douillet de leurs bureaux ou dans l'atmosphère investigatrice et enfumée de leurs salles de rédaction, sûrs de leur bon droit dans l'exercice de flagellation qu'ils pratiquent à l'égard des tristes sires attentant de par le monde aux droits les plus élémentaires de l'individu.
À la minute où ils s'expriment, ces contempteurs ( qu'on imagine évidemment profondément sincères et désintéressés ) de régimes politiques quels qu'ils soient qui meurtrissent et humilient, ne peuvent pourtant ignorer qu'à deux pas de là, à leur porte, sur le territoire d'une République française dont ils invoquent, dans leurs discours incantatoires, les mânes des pères fondateurs, s'accomplissent d'inadmissibles pratiques.
À cette minute-là en effet, démarrent dans l'enceinte d'une prison, de deux prisons, de 10 prisons, de 100 prisons françaises des fourgons cellulaires , qui en franchiront bientôt les portes pour véhiculer dans des conditions abominables, non sans similitudes avesc les transports de forçats sous l'Ancien Régime, des détenus.
Est-il acceptable de continuer à prétendre donner aux autres des conseils voire des leçons de droits de l'Homme alors qu'au moment où on les dispense, des hommes sont brinquebalés dans des fourgons ancestraux, vétustes, pour certains hors normes de sécurité et de contrôle technique ?
Est-ce acceptable, au moment où des détenus, attachés deux par deux, entravés l'un à l'autre par les chevilles, avec de grosses chaines archaïques et par ailleurs menottés, sont à l'intérieur de ces fourgons bétaillères enfermés dans des cellules métalliques de la taille d'une petite cabine téléphonique, mal ventilées, où l'été, les malaises ne sont pas rares ?
Comment peuvent-ils ignorer, nos docteurs ès droits de l'Homme, qui savent tout sur les atteintes à la dignité humaine au Ghana, au Timor oriental, en Ouzbekhistan, en Transnitrie, qu'entre les Baumettes et Grasse, qu'entre Fresnes et Clairvaux, à la minute même où ils professent leurs thèses "droitsdel'hommistes", des hommes sont traités ainsi, sans qu'ils en disent un mot, un seul mot dans leurs doctes et magistraux discours ?
La réalité est que la plupart d'entre eux n'ignorent pas cela mais s'en foutent : ils ne veulent surtout pas savoir, ils ne veulent pas voir l'évidence.
Ils préfèrent faire semblant d'ignorer car savoir rendrait impossible de leur part la délivrance de leurs messages humanitaires, de leurs "appels au monde", de leur invocation rituelle de "l'Universalisme" des principes et valeurs françaises au nom desquelles ils font carrière, ils cherchent à se faire un nom, au nom desquelles ils font leurs notoriétés minuscules d'apôtres républicains de la défense des opprimés.
L'indécence est là : dans cette arrogance d'une intelligentsia française qui se veut émettrice de recommandations et d'admonestations quand, sous ses fenêtres, on traite des hommes aussi mal.
Quelles qu'aient pu être les raisons qui ont conduit des individus derrière des barreaux, rien ne justifie qu'ils puissent être traités avec irrespect de leur dignité d'homme ; rien ne justifie qu'on se taise sur leur sort et que continuent ces transports indignes, inhumains, attentatoires aux droits de l'Homme ici même, en France, en 2006.
Tous les gardes des sceaux successifs l'ont su, ont eu connaissance de ces inadmissibles conditions de transport de détenus, de transferts de ceux-ci de maisons d'arrêt vers des centres de détention ou des centrales, des risques permanents d'accidents de la circulation qui transformeraient ces êtres enchaînés par les chevilles et les poignets en torches vivantes ou en suppliciés.
Tous l'ont su et le savent : Élisabeth GUIGOU, Dominique PERBEN, Pascal CLEMENT, et leurs prédécesseurs aussi ainsi que toute la hiérarchie administrative qui "dégringole" en cascade jusqu'au plus fraîchement nommé des directeurs de maisons d'arrêt locales.
Nombreux sont les hauts fonctionnaires ayant dirigé l'administration organisant ces transports à le savoir, à accepter de laisser se dérouler encore ces inacceptables déplacements sans ciller.
Quand humanisera-t-on les conditions de traitement des hommes et des femmes qui les subissent sur le sol français ? Quand ?
Qu'au moins, les pythies des droits de l'Homme à la française se taisent par décence, ou par crainte de se ridiculiser, car il est impudent de prétendre s'ériger en parangon de vertu républicaine quand sur la terre des droits de l'homme ou prétendument telle, de telles méthodes d'un autre âge continuent à exister.
J'entends déjà les objections sur le thème de la prévention des évasions et sur le thème " on l'ignorait " : j'en sourirais, si ne me venait aussitôt à l'esprit l'image abjecte de l'homme entravé, humilié, qui, à l'heure où s'écrivent ces lignes, est en route, d'une prison l'autre.
Je mets ici au défi quiconque de démentir l'existence, dans la France de 2006, de la réalité et du scandale de ces transports spéciaux.
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